JIA JUANLI

L’intimisme de Jia Juan Li s’enracine dans une double culture, chinoise et française, grâce à laquelle elle maîtrise les techniques picturales pour un art dont elle  domine les arcanes non sans une certaine grandeur. Cela sous-entend une constance dans le dépassement de soi, le recours à des sentiments pudiques afin d’accroître la capacité poétique de la peinture. Autant de qualités qui contribuent à l’éloquence d’un style, porteur d’un principe décoratif généralisable. Peintre de l’émotion, elle simplifie les formes à partir d’un trait qui en accentue la structure, et le caractère. Elle schématise pour mieux inciter à l’errance. De l’alliance entre son assimilation de la peinture de la dynastie Song, et la peinture des Nabis (une filiation qu’elle ne renie pas) naît un langage d’une gravité et d’une mélancolie suggérant le rêve d’une vie stylisée. Si loin qu’aille sa capacité à nous communiquer une poésie de l’âme, elle n’en ordonne pas moins un univers d’apparence banale, que seules, ses qualités de dessinateur et de coloriste transfigurent. Son style pictural et atmosphérique fait merveille. Il est imprégné d’une lumière irréelle, ni celle du levant, ni celle du couchant, mais celle, propre à introduire un sentiment d’énigme que rien ne laisse pressentir dans ces sujets naturalistes aussi réfléchis que savoureux.

Avec ses représentations de portraits de femmes, de jardins, de scènes d’intérieur vides ou animées de personnages, elle déplace le réel, en atténue l’agressivité déformante, au profit d’un recueillement, envahie qu’elle est d’une immense retenue dans son geste fervent. Celui-ci explore l’espace pour une mystérieuse aventure intérieure ouverte sur l’introspection de tout ce qui s’offre à ses yeux à la fois de près et de lointain. Ici les personnages se détachent furtivement dans un espace coulissant qui s’ouvre et se ferme sur des plans ramenant à une planéité sans recourir à la perspective. Les éléments de représentation de l’espace deviennent des compartiments constitutifs du tableau. Quant à la sobriété des portraits, hiératiques dans leur position frontale, elle accompagne une volonté d’élévation de la figure. Ces jeunes femmes, aux coiffures codifiées et vêtues du riche costume protocolaire de la dynastie Qing, nous plongent dans un monde onirique. Sa peinture se caractérise par la sobriété de la palette qui renforce le sentiment d’idéal auquel contribue l’effet de matité tandis que l’absence de modelé est compensée par un travail dans les masses colorées d’où naissent la lumière et les formes, sans faire appel aux valeurs. Les accords délicats, d’ocres jaunes et de terres, de rose pâle, de blancs, de noir, relevés de vert émeraude, de mauve, de bleus, sont exploités pour des effets d’immatérialité. Tout repose dans leurs rapports subtils au service d’un sentiment de l’irréalité des êtres et des choses.

Il ne serait pas incongru d’évoquer le rêve poétique mallarméen en regardant les peintures de Jia Juan Li. Les paravents, les bouquets de fleurs, les tentures aux motifs fleuris réunis dans des espaces démultipliés évoquant un plan unique, les jardins clos à l’image des jardins médiévaux, suspendent le temps, qui hésite entre réalité et illusion. Ce sont là les décors chers à Maeterlinck, autant que les réinterprétations mémorielles du passé raffiné d’une société lettrée recluse dans les palais impériaux. Mais l’expressivité l’emporte sur la narration. Si ses peintures ont la douceur de celles de ses ancêtres peintres, elles puisent d’abord dans un imaginaire pour une confidence de chaque instant. Partagée entre passé et présent, héritage et vision personnelle, Jia Juan Li s’empare du champ pictural, tel un tissu riche de matière et saturé d’une lumière dorée, pour une méditation sur la poésie, qu’elle nous dit être quotidienne, dans son désir d’exprimer toujours davantage ses sensations intimes.

©   Lydia Harambourg | Historienne critique d’art | Correspondant de l’Institut Académie des Beaux-Arts