Dans la jungle de l’innocence

Le soleil, bien sûr, rouge, bleu, orange, blanc, et même multicolore, c’est lui qui donne le ton, de jour comme de nuit. Non pas le soleil que tout le monde croit voir mais celui dont les milliers de reflets se réinventent sans cesse dans l’œil des bêtes. Guylaine le sait depuis toujours : inutile de chercher ailleurs l’origine des formes et des couleurs, de leur apparition comme de leur déploiement, de leur fré-missement ou de leur envol, de leur évanouissement ou de leurs métamorphoses. De là vient la mesure de tout, je veux dire de tout ce que nous ne sommes pas mais qui nous relie à ce que nous ne sommes pas encore.
Et la première préoccupation de Guylaine est de nous en convaincre, sûre que si plantes et bêtes peuvent très bien vivre sans nous, il nous est impossible de vivre sans elles. Pour ce faire, sa patience est sans limite. Et avec une rigueur qui s’exerce loin de toute présence humaine, elle ne cesse de relever comment plumes, feuilles, poils, écailles, griffes, écorces… se rencontrent, s’entremêlent, se confondent, pour créer la plus fascinante matière. C’est même à sa naissance que Guylaine nous fait assister, pour nous découvrir, loin des villes oublieuses qu’elles lui doivent pourtant leurs plus belles lumières, la houle d’un continuum de vie ja-mais vu comme tel.
Il suffit alors de s’en remettre à elle, pour y discerner le tremblé de senti-ments inédits, les arcs-en-ciel d’affinités électives, le long cours de passions nais-santes… Car son secret est de parcourir à son gré la jungle de l’innocence, là où il n’est oiseau, félin, poisson ou fauve qui ne sache trouver d’emblée la justesse de sa silhouette, l’élégance de ses mouvements, le raffinement de son allure…
Ce qui, étendu aux animaux que nous sommes, pourrait bien être la troublante preuve de la certitude de Novalis, selon laquelle : « La liberté est une matière, dont les phénomènes singuliers sont les individus ». Comment ne pas être reconnais-sant à Guylaine de nous amener dès lors à penser que, de naître avec les frémis-sements immémoriaux de la singularité, la liberté a partie liée avec l’énigme de la beauté ?

Annie Le Brun Août 2018